Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /Sep /2009 00:00

-      Allô, Inès ? Le GPS n’indique pas la Grangerie  … on est à Brive … on y est presque, non ? demanda Sophie.

-      C’était bien la peine que je vous envoie un plan répondit Inès. Bon, je te guide et si tu suis bien mon itinéraire, vous êtes là dans 10 minutes.

-      Tant mieux, la clim est en panne et les jumeaux sont infernaux !

 

Il était près de 19 heures et il commençait seulement à faire meilleur malgré le manque d’air. Inès avait enfilé un short et une chemise large sur son maillot Jeff de Bruges. Le thermomètre à tête de dauphin indiquait 28 degrés et la baignade serait la bienvenue pour les voyageurs.

 

La maîtresse de maison descendit les marches du perron et ouvrit la grille juste au moment où arrivaient Patrick, Virginie et leurs trois filles.

Inès aimait le crissement  des pneus sur le gravier blond ; il était synonyme de vacances, d’arrivées à la Grangerie, d’embrassades, d’effusions, de mots de bienvenue, d’amitié.

 

-      Les voilà ! lança Inès tandis que ses amis sortaient de voiture.

-      Salut ma poule dit Virginie en étreignant Inès. Pour une fois, on ne s’est pas trompés en arrivant.

-      Ce n’est tout de même pas compliqué depuis le temps que vous venez !

 

Les Versaillais étaient les seuls du groupe à avoir déjà séjourné à la Grangerie. Paul et Sophie partaient tous les ans en Espagne et filaient par l’autoroute sans jamais prendre le temps de passer par la Corrèze, Michel et Jeanne évitaient  les étapes chez les amis et les vacances des calédoniens se déroulaient bien souvent à Paris où Marc avait un pied à terre.

-      Oh ma Lulu, comme tu as grandi s’exclama Inès.

-      Bonjour Marraine, répondit la petite fille, tu n’es pas venue avec ton amoureux ?  Maman croyait que …

-      Ludivine ! Coupa son père, tais-toi …

-      Ce n’est rien Patrick, répliqua Inès et non ma Lulu, cette année encore tu me verras sans fiancé !

-      Tu es pourtant canon, plaisanta Virginie en toisant son amie de la tête aux pieds et moi comment me trouves-tu ?

-      Etonnante … tu as fait des extensions ou quoi ?

-      Oui, je te raconterai. Caro, Marie, venez dire bonjour à Inès.

 

Les deux adolescentes s’extirpaient de la voiture, coincées entre des sacs de chaussures et des jouets qui devaient appartenir à Lulu.

A quinze et seize ans, elles étaient ravissantes, malgré trop de maquillage et des mines renfrognées  derrière un sourire de bienséance.

Inès se souvenait d’elle au même âge et imaginait  que la perspective de passer quelques jours chez la meilleure amie de leur mère ne devait pas les enchanter. Elle fit alors diversion et déclara :

 

-      Deux jeunes filles de vos âges, ou à peu près, vont arriver entre ce soir et demain, sympa, non ?

-      Super, sembla se réjouir Caro un œil rivé sur son portable.

-      Vivement qu’elles soient là ! renchérit Marie.

 

Inès ne releva pas cette dernière réplique qui valut à l’adolescence les « gros yeux » de son père.

 

Le petit groupe se retourna pour assister à l’arrivée épique de Paul et de Sophie :

 

-      Les tribulations de la famille Fenouillard remarqua Patrick dans un éclat de rire. Alors vieux, il ne te manque plus que le Marcel dit-il en s’approchant de Paul qui descendait de voiture.

-      Il a fallu que la clim tombe en panne aujourd’hui !

-      De la folie, tout simplement de la folie … ajouta Sophie dont la chaleur n’avait en rien altéré la bonne éducation. Quel bonheur de vous voir !

-      Regarde, murmura Virginie à Inès, elle n’est même pas en sueur !

-      Chez ses gens-là, Madame, on ne transpire pas.

 

Il y avait un parfait décalage entre l’image que renvoyait le couple et leur arrivée mirobolante.  Sophie évoluait gracieusement devant l’Espace aux vitres entrouvertes qui retenaient des serviettes de toilette humidifiées.

 

-      A la guerre comme à la guerre n’est-ce pas dit-elle comme si elle voulait se dédouaner de cette situation grotesque.

 

Plus splendide que jamais, Paul aidait les jumeaux à sortir de la voiture :

 

-      Ils se sont endormis en arrivant à Brive, après nous avoir fait passer un voyage pénible, malgré l’aide d’Ilona, notre jeune fille au pair.

-      Au père ? pouffa Virginie en donnant un grand coup de coude à Inès.

-      Imbécile, répliqua son amie qui se délectait de cet humour stupide.

 

Comme à l’accoutumée, Sophie était impeccable : manucurée, coiffée, elle portait en bandoulière un gros sac en toile et cuir dont elle représentait la marque. Les bouteilles d’eau vides et les paquets de gâteaux éventrés qui en dépassaient ne desservaient pas  l’élégance innée de la jeune femme.

 

-      Bonjour les garçons. Toi, tu es Tom n’est-ce pas ? s’amusa à demander Inès sachant qu’elle s’adressait à Léo.

-      Non, t’as perdu répondit le petit garçon. On peut se baigner ?

-      Plus tard intervint Paul. Viens Ilona, je te présente Inès, la maîtresse de ce lieu enchanteur. Inès, Ilona est la fille de nos amis du midi, tu les as certainement rencontrés à la maison.

-      Sûrement … Bienvenue Ilona.

 

La baby-sitter ne devait pas avoir plus de vingt-ans et Inès la présenta aussitôt à Caro et Marie qui firent mine d’avoir été trompées sur la marchandise.

 

Ilona était certes plus âgée que les adolescentes, mais Inès espérait que les jeunes filles verraient en elle une des leurs et pas seulement une adulte en charge d’enfants.

 

-      Entrez, entrez, décréta Inès. Vous viderez vos voitures plus tard. Prenez vos maillots de bain si vous les avez sous la main ;

-      On les a sur nous lancèrent en chœur les jumeaux.

-      Moi aussi, marraine dit l’adorable Lulu.

 

Patrick et Paul sortirent le strict nécessaire pour s’adonner aux joies de la baignade et le petit groupe se rejoignit devant les marches du perron.

-      Maman, j’ai peur des guêpes hurla Léo qui se réfugia entre les jambes de sa mère.

-      Ce ne sont pas des guêpes dit Inès tout doucement. Ce sont des abeilles.

-      C’est pareil, ça pique … maman, j’ai peur !

-      Si tu ne t’agites pas, elles ne te piqueront pas ; elles sont bien trop occupées à travailler dans la vigne-vierge. Viens, donne -moi la main.

 

Le jeune enfant grimpa les marches deux par deux suivi de son frère et de Lulu qui déclamait des « même pas peur » !

 

-      C’est impressionnant dit Ilona, il y en a partout !

 

Caro et Marie haussèrent les épaules et rejoignirent les petits dans l’entrée.

 

-      Où sont nos maillots demandèrent-elles à leur mère ?

-      Où vous les avez rangés répondit Virginie agacée.

-      Et bien, ma grande, détends-toi dit Inès en lui passant la main dans le dos.

-      Facile à dire …

-      Des choses que je ne saurais pas … ?

 

Inès regarda son amie et la trouva différente des jours précédents. Les deux femmes se voyaient régulièrement, se téléphonaient pour un oui ou pour un non, échangeaient des mails sans raison particulière, ne se cachaient rien, mais à cet instant Inès perçut un changement notoire chez Virginie, et cela n’avait rien à voir avec ses extensions qui lui donnaient un air de poupée Barbie.

Inès sortit son paquet de Marlboro de la poche de son short et alluma une cigarette sous le regard désapprobateur de Lulu. Dans l’autre poche, son portable se mit à sonner et elle décida d’attendre le message lorsqu’elle vit le nom de son amant s’afficher.

 

Elle entraîna ses hôtes vers la piscine, traversa la terrasse périgourdine au grand désespoir des jumeaux, qui, une fois encore, devaient se frayer un passage entre les abeilles.

 

-      Elles ne dorment jamais ? demanda Léo.

-      Si, dès que la nuit va tomber on ne les entendra plus et elles recommenceront de plus belle demain matin répondit Inès.

 

Sophie et Virginie trouvèrent l’idée d’avoir installé des pans inclinés pour Jeanne « intéressante » et partirent en direction du bassin en parlant à voix basse de leur amie handicapée.

 

-      Elle aurait pu faire l’effort de venir à la Grangerie sans prendre une chambre d’hôtel, dit la première.

-       Tu la connais, répliqua la seconde, c’est la petite princesse … Je plains beaucoup Michel !

-      Oui, enfin, c’est tout de même elle qui est en fauteuil, mais je pense que Michel aurait été heureux d’être ici sans avoir à faire tous ces allers-venues.

-      Je crois aussi qu’elle ne tient pas à côtoyer Marc du matin au soir et du soir au matin déclara Virginie. On sait pourquoi au juste ?

-      Non, elle est très discrète à ce sujet répondit Sophie en arrangeant une mèche de cheveux d’un geste nonchalant.

Sophie était une de ces femmes dont la grâce est une évidence et à qui rien ne savait être refusé. Grande, mince, blonde, rayonnante, elle avait les traits un peu creusés et quelques rides.

 

« La beauté se fanerait-elle ?», songea  Virginie, un peu pour se consoler de ne pas avoir été aussi gâtée par les dieux.

 

Inès avait rejoint Virginie après avoir consulté son message téléphonique. Monsieur-son-amant disait seulement qu’il rappellerait plus tard.

 

« Normal, pensa Inès en soupirant … C’est l’heure du dîner familial »

 

-      Songeuse, ma poule ? demanda Virginie

-      Non, non … Viens te baigner, mais dis-moi, tu portes des lentilles de couleur, non ? Et tes ongles … Ils n’ont jamais été aussi longs … des faux ?

-      Pas mal, hein ?

-      Etonnant surtout, que t’arrive-t-il … tu as un mec ?

 

L’arrivée de la gracieuse Sophie mit fin à la discussion entre les deux femmes et Inès s’en voulut, l’espace d’un instant d’avoir posé une question aussi inopinée à sa meilleure amie. Après tout, cela ne la regardait pas, mais voir Virginie se transformer en poupée Barbie à plus de 40 ans ne l’enchantait pas !

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Par catherine GENIN-PIETRI - Publié dans : ROMAN : CHALEURS FUNESTES - Communauté : LECTURE AU JOUR LE JOUR
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Samedi 19 septembre 2009 6 19 /09 /Sep /2009 08:54

-      Hé, Inès ! Comment va ?

-      Salut Jeannot, tu as déjà fini de découper les planches ? Formidable !

-      Laisse-moi t’aider à porter tes paniers. Tu nourris un régiment, ma parole !

 

Inès et son voisin allèrent chercher les paquets qui étaient restés dans la voiture et descendirent les fruits et les légumes dans la cave voûtée. La température y était délicieuse. Les Maras des Bois et les melons embaumaient et rejoignaient les Rocamadour qu’il était grand temps de mettre au frais.

 

-      Il n’y a plus de ventilateur dans tout Brive, déclara Inès, comme si elle avait couru tous les magasins de la ville.

-      Ah, ces parisiens ! Pour une fois, vous n’ouvrirez pas les volets, c’est tout ! Viens me dire où tu veux que j’installe tes planches.

-      Tout autour de la terrasse périgourdine et à l’entrée du pool-house. S’il n’y en a pas suffisamment, cela n’a pas d’importance, on les déplacera, mon amie ne va pas franchir toutes les portes en même temps !

-      Quelle histoire soupira Jeannot en s’essuyant le front d’un revers de main… On est bien peu de chose ! Oh pardon Inès, je ne voulais pas…

-      Pas de problème mon Jeannot !

-      Allez, Pierrette doit m’attendre pour la soupe.  A plus tard Inès, je te porterai des œufs et des tomates.

 

Les pans inclinés étaient installés sur toutes les deux marches qui séparaient la maison de la terrasse. Plus que tout, Inès tenait à ce que Jeanne souffre le moins possible de son handicap et profite pleinement de son séjour à la Grangerie.

 

 

Elle alluma une cigarette et la Rouquine sur les talons finit de ranger ses victuailles.

 

Elle avait prévu un dîner de fête pour le lendemain, jour de son anniversaire, mais le reste du temps, avait mis au menu salades composées, barbecues et fruits. Par une telle chaleur, ses amis ne lui en voudraient certainement pas.

 

 

Il n’était pas loin de quatorze heures et Inès barbotait plus qu’elle ne nageait dans la piscine bleue marine. Elle avait choisi un maillot de bain turquoise et marron et regretta immédiatement son achat dès qu’elle l’eût enfilé ; elle avait l’impression de faire de la publicité pour Jeff de Bruges. Elle ne douta pas qu’un de ses amis en ferait la remarque et elle paria sur Marc.

 

 

Après un long moment passé dans l’eau, elle tenta de s’allonger sur un des transats qui lui tendait les bras, mais c’était pure folie. Tant pis pour la séance de bronzage, le soleil était brûlant, « du feu » comme aimait à le dire Pierrette.

 

 

Elle entra dans le pool-house et enfila une paire de tongs qu’aurait détestées son amant. Plus turquoises que turquoises, elles se paraient d’un gros papillon à paillettes entre les orteils !

 

La cuisine d’été équipée par Jeannot était ravissante et fonctionnelle. Inès sortit un morceau de fromage et un yaourt du frigo. Elle savourait ce moment de quiétude en compagnie de la Rouquine qui attendait d’être nourrie.

 

Tout était prêt pour l’arrivée de ses amis, Inès n’avait plus qu’à penser à elle, à ses tenues, à la couleur de son vernis à ongles… à des futilités dont elle était privée depuis sa rencontre avec Monsieur-son-amant Elle était détendue, heureuse de réunir le petit groupe d’autrefois mais également enchantée d’être seule pour quelques heures encore.

 

Elle pénétra dans la maison en dérangeant l’espace d’une seconde les abeilles travailleuses et un lézard assoupi dans la rocaille.

 

Quinze jours plus tôt, elle était venue cirer les meubles et il s’en dégageait une odeur incomparable : celle de la Grangerie des jours de fête. Toute la maison était soignée, astiquée, prête à accueillir ses hôtes. L’immense salon aux pierres apparentes attirait la jeune femme vers son imposante cheminée. Dans la région, on parlait de « cantou », des bancs étaient installés de chaque côté de l’âtre surdimensionné !

 

Elle regagna sa chambre aux volets fermés et s’allongea sur son lit. Ce fut la sonnerie du téléphone qui la réveilla une heure plus tard. La rédaction du journal avait besoin de son avis : fallait-il ou non publier les photos d’une ex-lofteuse avec sa nouvelle conquête, ou fallait-il attendre qu’une sombre histoire judiciaire la concernant soit réglée ? Dilemme …

 

A la Grangerie,  Inès était à des kilomètres de ce genre de préoccupations ; il n’y

 

avait  plus d’ex-lofteuse, de guerres de présentatrices télé, de seins siliconés, il y avait la vache du Père Vaujoux qui venait de mettre bas, la Marcelle Pont qui était tombée dans sa cour, Pierrette et Jeannot, l’arrivée imminente de ses amis et c’était très bien comme ça.

 

 

 

 

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Par catherine GENIN-PIETRI - Publié dans : ROMAN : CHALEURS FUNESTES - Communauté : LECTURE AU JOUR LE JOUR
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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /Sep /2009 00:00

-      Comment se porte la « presse-people » ? demanda Pierrette en essuyant les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

-      Pas mal, pas mal, répondit Inès avec un clin d’œil complice. Merci d’avoir préparé la maison, surtout avec cette chaleur …

 

La jeune femme sortit de sa voiture et alla embrasser sa voisine qui n’en finissait plus de s’excuser de transpirer.

 

-      On n’a pas terminé les foins … Ce soleil, c’est du feu ! Faudrait pas que ça se passe comme en 2003… Je crains pour les vieux de la commune. Et alors ? Quoi de neuf à Paris ?

-      Rien de plus que tu ne saches déjà, si tu as bien lu mes derniers articles répliqua Inès en s’éventant avec une carte routière.

-      Même pas un potin de derrière les fagots que tu réserverais à ta voisine préférée ?

-      Même pas, mais attends un peu, ils sont tous sur les plages… il va se passer des trucs dit Inès en riant.

-      Oui, mais j’aime bien quand c’est toi qui nous révèle les scoops !

-      Je ne peux pas être partout ! J’ai besoin de vacances moi aussi !

-      Ce n’est pas à la Grangerie qu’il se passerait quelque chose soupira Pierrette en tortillant son tablier entre ses mains.

-      Va savoir, plaisanta Inès

-      Tu sais quoi ? dit Pierrette en entrant dans le jeu de sa voisine. La vache du père Vaujoux a mis bas la semaine dernière et la Marcelle Pont est tombée dans sa cour !

-      Ca, c’est du lourd … laisse moi prévenir le journal !

-      Dis-moi Inès, tu entres prendre un café ?

-      Non merci, je vais à Brive, une partie de mes invités sera là ce soir et le frigo est vide. Mon amie handicapée arrive demain, crois-tu que ton mari aurait le temps de découper des planches que j’installerai pour qu’elle accède facilement à la maison ?

-      Manquerait plus que ça qu’il n’ait pas le temps ! Je l’envoie chez toi, il prendra les mesures, pas besoin que tu sois là, file faire tes courses.

 

Le mari de Pierrette était menuisier et avait effectué de belles réalisations à la Grangerie, notamment dans le pool-house qu’il avait en partie équipé. Les lourdes planches de châtaigniers ou de mélèzes  n’avaient rien à envier aux banales étagères des magasins de grande distribution ! L’homme avait perdu quelques doigts dans ses machines à débiter le bois, mais son adresse, elle, était restée intacte.

 

Le couple avait tout d’abord accueilli  Inès avec un peu de suspicion liée à son métier et à sa situation familiale. Dans un premier temps, ils avaient imaginé, à tort, voir la Grangerie envahie par une horde de journalistes parisiens imbuvables, de « vedettes » déprimées qui seraient venues se mettre au vert, d’écolos mondains ou de fêtards noctambules.

 

Peu à peu, Inès avait gagné leur confiance et le trio s’appréciait. Les corréziens aimaient l’air que la journaliste insufflait de la Capitale et la parisienne s’évadait dès qu’elle le pouvait pour retrouver le calme et la douceur de la Grangerie.

 

La voiture d’Inès roulait en direction de Brive, traversa la plaine de Malemort , et gagna le centre ville de la sous-préfecture de la Corrèze sous un soleil de plomb. C’était jour de marché connu de la France entière grâce à Georges Brassens et à sa chanson « Hécatombe »

 

Au marché de Briv’-la-gaillarde

A propos de bottes d’oignons

Quelques dizaines de gaillardes

Se crêpaient un jour le chignon …

 

Plus que jamais, il fallait bien parler d’Hécatombe. Aucun chant d’oiseaux, ils semblaient avoir été anéantis par la température, des mouches épuisées tentaient de voltiger mollement  autour des étals des bouchers, quant aux maraîchers, bienheureux, ceux qui avaient pu trouver une place à l’ombre !

 

-      Elle est belle ma laitue ! lança l’un d’eux, peu convaincu de la fraîcheur de sa salade.

-      Allez, allez, on la goûte la Mara des Bois, allez ma p’tite dame, combien de barquettes ?

 

Inès raffolait de cette fraise au goût de bonbon et prit le risque de faire supporter au fruit exquis une température peu recommandée à sa dégustation. Elle songeait à la fraîcheur de sa cave voutée qui accueillerait ses achats quand son portable sonna :

 

-      C’est moi, mon chou, où es-tu ?

-      Au marché, justement …

-      Pourquoi, justement ?

-      Le « chou », le marché … tu comprends ? Questionna Inès en croquant dans une fraise.

-      Mouais …

-      Je sais, pas terrible … désolée … la chaleur peut-être.

-      Comment te sens-tu ?

-      Exténuée … un vrai légume !!

-      Inès, voyons …

 

Le ton de son amant était celui du reproche et Inès avait bien conscience que son humour était plus que douteux. Mais y avait-il un moment où cet homme riait pour rien, parlait pour ne rien dire, agissait pour le plaisir, et pour le plaisir uniquement ?

Alors, elle se régalait à le provoquer, à le narguer, à affronter sa rigueur qu’elle trouvait ridicule et consternante.

C’était bien la preuve qu’elle ne l’aimait pas … et qu’il ne passerait certainement pas l’hiver !

 

-      Et toi, comment vas-tu ? demanda la jeune femme

-      Tu me manques, mais je ne pense pas pouvoir me libérer…

-      Laisse tomber, je m’en doutais.

-      Tu sais, j’ai vraiment essayé, mais un week-end du 14 juillet …

-      Excuse- moi d’être née le 12 !

-      Je penserai très fort à toi.

-      Je n’en doute pas répondit Inès, moqueuse.

-      Si tu me voyais, j’ai également besoin de repos, j’ai une mine de papier mâché !

-      De navet ?

-      Inès !

-      Excuse- moi, je continue … j’ai les pieds en … compote !

 

En raccrochant, elle s’entendit dire : « Pauvre pomme » !

Des centaines de petits producteurs à l’accent du terroir étalaient leurs produits savoureux.

Oies, canards, foies gras, cous farcis et abats font partie de ce patrimoine culinaire de Brive-la-Gaillarde aux côtés du veau de lait élevé sous la mère, des bovins labélisés « bœuf du limousin » et autres ovins de qualité.

S’ajoutent le porc « cul noir » au lard épais de quatre doigts et le petit salé inséparable de la mique.

 

Bien décidée à régaler ses amis, Inès remplit ses paniers des spécialités locales, sans oublier la moutarde violette à base de moût de raisin et indispensable agrément du magret de canard, mais aussi de liqueur de noix, de galette corrézienne, de clafoutis, de farcis durs de pommes de terre …

 

-      Bonjour Madame Inès, vous êtes bien chargée aujourd’hui ! constata le fromager préféré de la jeune femme.

-      Oui, j’attends du monde, alors donnez moi un plateau de petits Rocamadour s’il vous plaît.

-      A conserver à la cave, Madame Inès, surtout pas dans le frigo !

-      Je sais, je sais répondit-elle, inquiète tout à coup pour son chargement ; s’y mêlaient melons et fraises, fromages, charcuterie et viande qu’il fallait mettre au frais rapidement.

 

 

Un des passe-temps favoris d’Inès était la cueillette des champignons, aussi passa- t- elle  devant les étals sans s’arrêter. Elle comptait faire partager sa passion à ses amis et leur faire découvrir le goût incomparable du cèpe, la finesse de la girolle à condition toutefois qu’ils sortent de terre tant l’eau se faisait rare depuis plusieurs jours.

 

Elle regagna sa voiture, y casa son marché et se dirigea vers une des grandes surfaces qui bordait la plaine de Malemort.

 

« J’aurais dû commencer par ça » se dit-elle en passant devant les linéaires de yaourts et autres crèmes.

 

-      C’est le meilleur endroit qui soit lui dit une cliente qui semblait vouloir engager la conversation. Ici et aux surgelés.

-      Oui, oui, c’est vrai … savez-vous où se trouve l’électroménager, je voudrais acheter des ventilateurs ?

-      Rupture de stock, j’étais venue pour ça aussi.

 

Décidemment, force était de constater que son amant n’avait pas tort. Elle manquait d’organisation, n’allait pas à l’essentiel, mais était-ce si important ?

 

Elle n’avait jamais prétendu être une maîtresse de maison hors pair, ni même une cuisinière émérite. Pour qui, pour quoi dépenser autant d’énergie ? Elle voulait juste « faire plaisir » et peu importaient les moyens mis en œuvre, l’essentiel était que ses amis aient tous répondu présents à son invitation. Pas un d’entre eux n’avait hésité, certains avaient même changé l’organisation de leurs vacances pour l’entourer le jour de son anniversaire.

 

Ce n’était pas totalement anodin. Inès savait qu’ils mettaient  un point d’honneur à l’accompagner  tout particulièrement ce jour-là, dix ans après la mort d’Antoine. Elle leur en était reconnaissante et l’absence de son amant ne la chagrinait pas. Elle pensait que sa place n’était pas à la Grangerie ; il ne connaissait pas le petit groupe, ne pouvait pas partager les sentiments, les émotions, les sensations exprimés par chacun depuis le, les drames.

 

Et pour cela, même si c’était injuste, Inès lui en voulait.

 

 

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Par catherine GENIN-PIETRI - Publié dans : ROMAN : CHALEURS FUNESTES - Communauté : LECTURE AU JOUR LE JOUR
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Jeudi 17 septembre 2009 4 17 /09 /Sep /2009 00:00

La nuit avait été difficile. Inès s’était relevée à maintes reprises, avait pris des douches, tenté d’aérer, mais en vain ; l’air ne se refroidissait pas et l’ouverture de la fenêtre n’eut pour effet que de faire entrer les moustiques et un chaton qui réveilla la jeune femme par ses miaulements dès potron-minet.

 

-      Te voilà, toi ! Alors de qui es-tu le fils … ou la fille ? Tu as faim ? Tu as de la chance, il me reste des boîtes. Allez viens la Rouquine !

 

Inès referma les volets de sa chambre tant la chaleur était déjà excessive et se dirigea vers la cuisine suivie par le petit chat affamé. Elle ouvrit la porte qui donnait sur la terrasse pour y déposer une coupelle de foies de volaille et fut aussitôt entourée par les abeilles laborieuses. Elles faisaient un brouhaha incroyable qui couvrit la sonnerie du téléphone qu’Inès avait laissé à l’intérieur.

 

Elle avait un message de Jeanne qui lui demandait de bien vouloir la rappeler. Il était à peine huit heures et avant de s’exécuter, Inès se prépara un café et beurra deux biscottes ramollies. Elle prit un plateau qu’elle amena au bord de la piscine, sortit un transat, débrancha le robot qui avait travaillé toute la nuit et admira l’eau limpide et scintillante par les rayons du soleil qui effleuraient ses flots. Elle composa le numéro de téléphone de Jeanne et alluma sa première cigarette. Ce fut Michel qui répondit.

 

-      Bonjour Michel, c’est Inès.

-      Bonjour, ma belle, je t’avais reconnue ! Pas trop chaud ?

 

 

 

-      Je ne vais tout de même pas me plaindre, je suis au bord de la piscine ! Et vous à Bordeaux ?

-      Ce n’est supportable qu’à l’intérieur de la maison tous volets fermés et Jeanne a très mal dormi.

 

« Comme nous tous » pensa Inès sans oser le formuler. Elle plaignait beaucoup son amie condamnée à passer le reste de ses jours en fauteuil roulant, mais sa situation d’invalide  ne l’autorisait pas à malmener son entourage et Michel en particulier.

 

C’était pourtant la réalité : Michel ne faisait jamais assez bien, jamais assez vite. Médecin généraliste, il avait partagé un cabinet médical à Bordeaux peu de temps après l’accident de sa femme. Le couple avait quitté son appartement parisien et s’était installé dans une ravissante girondine qu’il avait organisé en fonction de Jeanne et de sa circulation en fauteuil.

 

Il était attentif, aux petits soins pour son épouse qui ne lui exprimait que peu de gratitude.

 

-      Qui est-ce entendit Inès à l’autre bout du fil ?

-      C’est Inès, chérie, je vais te la passer dans deux minutes.

-      Et toi, tu vas bien ? s’enquit timidement Inès.

-      Ca va, ça va … J’ai essayé de joindre mon frère, ils ont dû arriver de Nouméa, mais il ne m’a pas encore rappelé. Je crois que tu nous verras débarquer  ensemble demain en fin de journée.

-      C’est cela, j’ai reçu un sms.

-      Jeanne va te raconter, mais nous avons réservé un hôtel à Brive, ce sera plus facile avec le fauteuil. A demain, je t’embrasse.

 

Michel avait toujours été sombre, taciturne, réservé, même avant l’accident. La mort d’Antoine l’avait terriblement affecté et l’accident de Jeanne avait fait de lui un « vieux monsieur » avant l’heure.

 

Il se tenait voûté, marchait lentement, semblait porter toute la misère du monde sur ses épaules étroites. Il partageait sa bien triste vie entre ses patients et Jeanne ; la maladie était omniprésente, l’accaparait, l’usait.

 

Il avait abandonné tout ce qui le tenait éloigné de son épouse : plus de sport malgré la proximité du Bassin d’Arcachon et de Biarritz et sa passion immodérée pour la natation et la voile ; plus de cours de théâtre qui lui permettaient de se créer un personnage extraverti une fois par semaine. Il était en permanence au service de Jeanne et devançait ses moindres désirs.

 

Deux ans avant l’accident, le couple avait adopté une petite vietnamienne âgée de cinq ans qu’ils avaient prénommée Chloë. La fillette avait été accueillie dans un foyer chaleureux, mais depuis le drame évoluait entre un père dépressif et une mère impotente.

 

Inès plongea son mégot dans le reste du café devenu froid au fond du bol et lança un joyeux :

 

-      Hello, Jeanne !

-      Hello la quadra !

-      Pas encore, pas encore … dans deux jours seulement !

-      J’espère que tu ne te donnes pas trop de mal pour nous !

-      Pas du tout. Je suis arrivée hier au soir et ma voisine avait préparé toutes les chambres. Je n’ai plus qu’à rajouter des matelas pour les enfants.

-      Justement, ajouta Jeanne, Michel a dû te dire que nous avons pris un hôtel à Brive.

-      Mais pourquoi, c’est ridicule, il y a de la place …

-      C’est parfaitement égoïste de ma part, Inès. J’ai mes petites habitudes tu sais déclara-t-elle dans un triste semblant de rire.

-      Je sais, je sais, fais ce qui te semble le plus confortable, mais je compte sur toi tôt le matin, jusqu’à tard le soir !

-      J’ai hâte de connaître la Grangerie  depuis le temps que tu nous en parles !

-      Et moi, hâte que vous arriviez depuis le temps que nous ne nous sommes pas vus … quoi ? Trois ans ? Quatre ans ?

-      Oui, trois ans déjà, pour nos 15 ans de mariage !

-      C’est vrai, quelle superbe fête ! Je n’ai pas revu Marc depuis ce jour-là non plus.

-     

-      Allô Jeanne, tu es toujours là ?

-      Bien entendu, répondit la jeune femme, où voudrais-tu que je sois partie galoper ?

 

Inès n’aimait pas l’humour de plus en plus grinçant et cynique de son amie. C’était certainement une attitude pour masquer sa douleur, sa difficulté à accepter l’irréversible, mais cela la mettait terriblement mal à l’aise.

 

-      Je me trompe, demanda Inès, ou tu ne tiens pas à parler de Marc ?

-      Mon cher beau-frère ne fait plus partie de ma vie depuis longtemps déjà, je l’ai rayé des listes !

-      Mais pourquoi ? Que s’est-il passé, nous étions tous si heureux il y a dix ans !

-      Sombres histoires de famille, aucun intérêt …

-      Et Michel dans tout ça, que dit-il ?

-      Oh, Michel, tu sais …

 

Une fois encore, Jeanne faisait passer son mari pour quantité négligeable. Cela chagrina Inès qui avait beaucoup de tendresse pour cet homme à la fois si effacé et écorché vif.

 

A force de renvoyer de son mari l’image d’un être insignifiant, soumis et banal Jeanne avait fait de lui l’homme invisible.

 

-      J’espère que …

-      Oh ne t’inquiète pas, coupa Jeanne, comme si elle avait deviné les propos à venir de son amie. Je sais me tenir, il n’y aura pas de vague, nous ne nous adressons pas la parole, c’est tout.

-      Je ne m’inquiète pas, je trouve cela dommage…

-      C’est ainsi.

 

Inès comprit que le sujet était clos et passa à autre chose :

 

-      Vous avez bien reçu le plan d’accès ? Tu as vu, je vous fais passer par le jardin arrière, ainsi tu n’auras pas de problème avec le perron.

-      C’est adorable, mais tu verras, j’ai fait pas mal de progrès en conduite de fauteuil et j’ai encore tous mes points !

-      Tu m’épates … Et Chloë, comment va-t-elle ?

-      A toi le privilège de la découverte répondit Jeanne en prenant un ton affligé.

-      Pourquoi ?

-      Elle a opté pour le look gothique !

-      Hein ? J’ai l’impression de l’avoir quitté en petite robe à smocks !

-      C’est peut-être notre faute … elle a probablement  porté trop de smocks et de cols Claudine.

-      Il est vrai que vous ne l’avez guère épargnée avec ses jupes plissées et ses serre-têtes…

-      C’est une horreur et il n’y a pas que l’accoutrement, en ce moment, nous faisons de la résistance pour échapper aux piercings !

-      Elle est belle la bourgeoise bordelaise, ne put s’empêcher de plaisanter Inès. Ca passera … si tu m’avais vue à son âge … grunge à souhait, tout pour plaire et en plus, je ne me lavais pas !

 

Jeanne raconta que les relations avec l’adolescente étaient compliquées et en attribuait la grande responsabilité à Michel qui, valide, lui, manquait de fermeté.

 

-      Tu comprends, ce n’est tout de même pas moi, sur mon fauteuil qui …

 

Et commençaient les litanies, la sempiternelle ritournelle, la longue liste des griefs dont elle affublait Michel.

 

Inès estima qu’il était temps de raccrocher.

 

La vue des mégots de Marlboro au fond du bol n’était pas très appétissante et la chaleur devenait déjà étouffante malgré l’heure matinale. Inès ôta son pyjama et plongea nue dans l’eau bleu marine. Le thermomètre à tête de dauphin indiquait 27 degrés. C’était délicieux, frais, c’étaient les vacances, l’invitation à la paresse au milieu de la torpeur estivale.

 

Inès sortit de l’eau et alla chercher une serviette dans le pool-house. Elle aimait le linge de maison sous toutes ses formes et ses armoires en regorgeaient. Les piles de draps de bain étaient organisées par couleur sur de larges étagères qui accueillaient également des produits solaires certainement périmés depuis l’été précédent.

 

Elle s’enroula dans un grand drap turquoise et regagna la maison en pensant à Jeanne et aux plaisirs qui n’étaient plus les siens depuis 10 ans. Les seules baignades dont elle avait  pu profiter au cours de cette dernière décennie étaient les séances de rééducation en piscine qui malheureusement ne s’étaient pas avérées fructueuses.

 

Son amie avait également été privée de son sport favori, l’équitation qu’elle pratiquait à haut niveau. Inès s’en voulait de la trouver amère et agressive, il y avait de quoi ! Comment aurait-elle réagi, elle, si une telle abomination lui était arrivée ? L’aurait-elle seulement supportée ?

 

Et sexuellement ? Jeanne n’en n’avait jamais parlé. Sa vie amoureuse était-elle terminée ? Dix ans plus tôt, la très coquette jeune femme n’était pas la dernière à se retourner sur un bel homme et à parler de ses exploits au lit. Inès l’avait soupçonnée d’avoir eu une aventure pendant leurs vacances calédoniennes. Plus d’une fois, elle l’avait vue apparaître le rouge aux joues et bien trop troublée et émoustillée  pour que Michel soit l’unique responsable de cet état !

 

Inès n’avait jamais osé poser de questions médicales à Michel qui était avare de commentaires, ni à Jeanne qu’elle craignait de peiner. Elle se souvenait du dos de Jeanne en sang et lacéré par le tranchant des marches de l’escalator, de sa tête qui avait heurté la ferraille à plusieurs reprises, des pompiers qui évacuaient les curieux, de l’interminable attente à l’hôpital jusqu’à ce qu’un médecin vint annoncer que les cervicales et les dernières lombaires avaient été touchées.

 

A présent, elle était clouée sur son fauteuil, avait grossi et laissé ses premiers cheveux gris sans teinture.

 

Inès finissait de se préparer, réunissait les listes de courses qu’elle avait établies à Paris, installait les couchages des enfants, mettait du linge de toilette dans les salles de bains, remplissait quelques vases d’énormes boules d’hortensia, faisaient prendre des glaçons dans le congélateur. L’épaisseur des murs de la maison rendait la température supportable, mais elle décida d’acheter des ventilateurs qu’elle installerait dans les chambres de ses amis.

 

 

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Par catherine GENIN-PIETRI - Publié dans : ROMAN : CHALEURS FUNESTES - Communauté : LECTURE AU JOUR LE JOUR
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Mercredi 16 septembre 2009 3 16 /09 /Sep /2009 00:00

 

-    Répondez au téléphone s’il vous plait, lança Sophie, vous voyez bien que je suis occupée ! Mais dépêchez-vous, ça va raccrocher … Oh ! Ce n’est pas possible dit-elle en laissant tomber la pile de linge qu’elle avait dans les bras  … Allô ?

-    Allô maman bobo ?

-    Tiens, la gauche caviardée ! répondit gaiement  Sophie qui avait reconnu son amie Inès.

 

C’étaient toujours les mêmes plaisanteries récurrentes, mais les deux femmes s’en amusaient en référence à leur quartier respectif. En réalité, bien qu’habitant rue Saint-Georges dans le 9ème arrondissement de Paris, Sophie ne ressemblait en rien à une bobo et Inès locataire d’un petit appartement dans le 6ème, n’avait que faire de la politique et de ses chahuts.

 

-    Je craignais que vous soyez déjà couchés avança timidement Inès.

-    Penses-tu ! Impossible de mettre les jumeaux au lit, ils sont énervés, prennent des douches et je passe mon temps à éponger la salle de bains. Je n’ai même pas fait les valises, tu te rends compte ?

 

Non, Inès ne se rendait pas compte. Elle n’avait pas eu d’enfant, alors deux garnements de 8 ans qui pataugent en même temps dans la douche, elle ne

 

 

 

l’imaginait pas. Quant aux valises pas encore bouclées, où était le problème, Sophie et sa famille n’arrivaient à la Grangerie que le lendemain soir !

 

-    Je ne vais pas te déranger longtemps, continua Inès, je voulais juste savoir si …

-    Attends deux minutes s’il te plaît … Tom, Léo, enfilez vos pyjamas, mais enfin où est votre père ? Oui, allô, je t’écoute.

-    Oui, je voulais savoir si vous veniez toujours avec votre …

-    Excuse-moi… Paul, tu peux vérifier si j’ai bien vidé l’eau du bain et mettre les jumeaux au lit … non Tom, pas ce pyjama-là, il est sale !

-    Je peux te rappeler plus tard si tu préfères déclara Inès.

-    Non surtout pas, tu risquerais de réveiller les monstres ! Tu disais vouloir savoir quoi ?

-    Si vous veniez toujours avec votre baby-sitter ?

-    Plutôt deux fois qu’une, si cela ne te dérange pas. Paul et moi sommes crevés et après ton anniversaire, nous partirons directement de chez toi pour l’Espagne.

-    Pas de problème, c’était juste pour une histoire de couchage. La jeune fille peut partager la chambre des jumeaux ?

-    Bien entendu, pour 3 jours, tu ne vas pas te casser la tête !

 

Si, Inès se cassait la tête, comptait et recomptait les chambres disponibles, les matelas présentables et les canapés susceptibles d’accueillir ses invités pour les nuits à venir. Son amant l’aurait trouvé bien légère et bien piètre maîtresse de maison !

 

-    Vous serez là demain pour le dîner ?

-    Oui, pas très tôt, j’ai une réunion toute la matinée et peut-être un déjeuner dans la foulée.

-    Formidable, Patrick et Virginie arriveront sensiblement en même temps que vous.

-    Et toi que fais-tu ? demanda Sophie dont le calme semblait être revenu autour d’elle.

-    Je suis dans le noir sur la terrasse, espionnée par une dizaine de paires d’yeux de chats !

-    Tu as des nouvelles récentes de Marc ? J’ai su par Michel qu’il n’allait pas très fort.

-    Sans plus, il a quitté Nouméa et sera à la Grangerie après-demain en même temps que Michel et Jeanne.

-    On le l’a pas revu depuis les obsèques d’Antoine, Jeanne dit qu’il boit …

-    Jeanne et lui n’ont jamais été très liés tu sais. Il paraît que sa nouvelle compagne est sympa, je suis certaine que nous allons passer d’excellents moments.

-    Je te trouve courageuse d’organiser ton anniversaire avec le même petit groupe qu’il y a 10 ans …

-    N’y vois aucun courage répondit Inès en allumant sa énième cigarette ; je vous aime tous, j’ai besoin de vous pour continuer.

-    Et ton beau ténébreux ? finira-t-on par le rencontrer ?

-    Peut-être, s’il réussit à caser bobonne et ses mioches pour le week-end.

 

Aussitôt, Inès regretta la réponse faite à son amie. Elle représentait tout ce que Sophie détestait : la voleuse de mari qui non contente de son rôle de maîtresse se permettait un brin de vulgarité.

Elle tenta une plaisanterie, une pirouette qui tomba visiblement  à plat et Sophie prit congé sans relever la maladresse de son amie.

 

Au même titre que Patrick et Virginie, Paul et Sophie avaient beaucoup aidé Inès à surmonter son chagrin ; ils l’avaient sortie, invitée, apaisée …

C’était un couple magnifique sur lequel on se retournait.

 

Athlétique et blond sans être mièvre, Paul respirait l’intelligence et la bonté. L’intérêt qu’il portait à son entourage n’était pas feint, il était aimable, prévenant, arrangeant ; il avait des valeurs, mais pas de certitudes, il était ferme sans être sévère, élégant sans être ostentatoire.

 

La société qui l’employait depuis plusieurs années avait fait faillite et sans emploi, Paul avait pris la décision de s’occuper des jumeaux à temps complet. Sophie dont les voyages professionnels l’éloignaient bien souvent du domicile du couple, avait totalement adhéré à ce choix.

 

Les rôles avaient été établis avec un tel naturel que personne ne s’offusquait ni ne ricanait à l’évocation par Paul de ses tâches ménagères. Lorsque les enfants étaient à l’école, il se réservait des moments de détente dans des salles de sport et à son retour, ne rechignait pas à passer la serpillère ou à préparer le dîner familial. Il ne suscitait aucune moquerie, mais plutôt un respect lié à son aisance en toute circonstance. Rien n’était jamais compliqué, il n’élevait jamais la voix, il trouvait toujours une solution aux cas les plus désespérés.

 

Sophie travaillait pour une maison de haute couture internationale et sa profession consistait à trouver des emplacements pour l’ouverture de futures boutiques. Elle se déplaçait dans le monde entier et notamment en Asie du sud-est.  Dès qu’elle le pouvait et que ses moyens le lui permettaient, Inès se joignait à elle et rapportait des tissus dans lesquels elle confectionnait des rideaux, des étoles qu’elle offrait à son entourage, des vêtements qu’elle faisait faire sur mesure pour une somme dérisoire et surtout savourait le raffinement de ces cultures asiatiques.

A plus de quarante ans, Sophie n’avait rien perdu de son dilettantisme aristo. Elle parlait à toute allure, avait beaucoup d’esprit, un culot monstre, faisait un tas de choses en même temps avec l’air de ne pas y toucher, en personne terriblement bien élevée.

 

Grande et svelte, un carré blond  impeccable en toute occasion, elle incarnait l’élégance et la grâce réunies. Elle n’aimait pas l’accumulation de propriétés, le côté signes extérieurs de richesse. Elle ne portait pas de bague de fiançailles, ni celle de ses dix ans de mariage, celle de la naissance des jumeaux, la gourmette de ses 25 ans et les boucles d’oreilles de Noël dernier. Elle se plaisait à dire que pour avoir de la classe, il fallait pouvoir empoigner un panier et non pas dégainer la fourrure, les logos et les sacs en croco et, bien consciente de ne plus être une minette, refusait pour autant qu’on l’estampille mamie !

 

Dix ans plus tôt, lorsque le couple était venu fêter l’anniversaire d’Inès en Nouvelle-Calédonie, Antoine, qui ne manquait pas d’à-propos et pas rédacteur en chef d’un magazine de voile pour rien, avait cité Louise de Vilmorin pour dresser le portrait de Sophie : « Vaisseau de la féminité : galbée en proue, majestueuse en poupe et poivrée des écoutilles. ».

La jeune femme s’était montrée flattée d’avoir inspiré une citation de la romancière de « Madame de » dont la puissance de séduction était exceptionnelle.

 

Elle était consciente de l’attraction qu’elle exerçait sur les hommes, mais elle aimait « son Paul » qui le lui rendait bien.

 

Les jumeaux, Tom et Léo étaient arrivés tard, la médecine avait dû s’en mêler, Mère Nature n’ayant pas voulu assister Sophie pour une grossesse pourtant ardemment désirée.

 

Lorsqu’elle se retrouvait face à son amie, Inès se comparait à un petit oiseau tombé du nid. Malgré tous ses efforts, elle n’avait jamais pu avoir de brushing aussi parfait, un bronzage aussi uniforme, des ongles aussi soignés …

 

Au moment d’éteindre sa dernière cigarette, avant de partir se coucher et de quitter la terrasse périgourdine,  Inès songea que Sophie ne transpirait pas sous la grosse chaleur, ne disait jamais de gros mots, maniait l’autodérision à merveille, brillait en société et … saperlipopette !!! ne fumait pas non plus !

 

 

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Par catherine GENIN-PIETRI - Publié dans : ROMAN : CHALEURS FUNESTES - Communauté : LECTURE AU JOUR LE JOUR
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