A Frédéric, Pauline et Audrey
« Il n’y a rien de plus triste qu’une vie sans hasard »
Honoré de
Balzac
Sophie avait la fibre bien trop urbaine, voire parisienne, pour continuer à vivre en banlieue, dans « sa banlieue », comme elle avait coutume de le dire
les jours où elle avait décidé d’y ajouter une connotation péjorative.
Cela faisait pourtant quinze ans qu’elle s’y était installée avec le plus grand des plaisirs. Mari et enfants sous le bras, la trentaine conquérante, elle y avait
planté sa nouvelle vie, non loin de sa chère Capitale, mais certainement trop loin de ce qu’elle avait toujours connu, le sirop de la rue et son incomparable saveur.
Le divin nectar lui faisait de plus en plus défaut et à son grand regret, Sophie en oubliait presque le goût, sauf à de trop rares moments où elle prenait des bains
de foule organisés : jours de soldes pour jouer des coudes, spectacles ou concerts pour en prendre plein les oreilles, lèche vitrines dans les rues encombrées pour ouvrir grand les mirettes.
Seul le métro aux heures de pointe ne mettait aucun de ses sens en émoi.
Il ne fallait y voir aucun snobisme, mais la réalité d’un temps révolu. Celui des jeunes années de ses enfants, de l’heure des mamans où elle avait connu grand
nombre d’amies, des grandes balades à vélo en famille, du bon air qu’elle était fière d’offrir à sa progéniture. Et maintenant, c’est elle qui manquait d’air, entre l’heure des mamans qui n’avait
plus cours et les amies qui étaient parties vivre ailleurs.
De l’air, de l’air et peu importe qu’il soit pur. Que se passe-t-il quand on ne respire plus ? On meurt ! Et la mort lente n’est pas douce : on
s’étiole, on ne vibre plus et tout cela pour le même résultat. On n’est plus là. Sophie n’était plus là, du moins pas comme elle aurait voulu l’être.
Si l’on n’y prend garde, l’entourage familial et amical a vite fait de faire culpabiliser la mère de famille qui est en chacune de nous. C’est comme si on devait à
tout jamais adorer et aduler un lieu choisi quinze ans auparavant. C’est comme si évoluer était tromper ou renier. Les bonnes âmes n’omettent pas de déclamer à qui veut l’entendre que votre
banlieue est chic, votre mari et vos enfants épanouis et que, veinarde que vous êtes, RER n’a jamais représenté pour vous que Réseaux Et Relations.
Et puis surtout, il faut se justifier.
Depuis toujours, Sophie était sensible aux lieux, aux ambiances. « Sa banlieue » n’avait pas échappé à la règle. Elle
avait quitté un Paris agité et bruyant, avait trouvé son havre de paix dans une maison chaleureuse en bordure de forêt, y avait été très heureuse et son tempérament gai et sa bonne humeur
n’avaient pas été étrangers à une atmosphère familiale enjouée. Les enfants avaient poussé loin des agressions de la ville, cocon qui avait certainement rassuré Sophie pendant un temps.
Les chers petits avaient grandi, « sa banlieue » avait changé et Sophie s’était endormie à son rythme.
Plus de commerces ou presque, une ville dortoir, rien de bien original. Ce semblant de ville souffrait-il autant que Sophie ? Sûrement pas puisqu’il n’avait pas
d’âme.
Même si elle ne détestait pas l’ennui, Sophie n’en n’était pas folle non plus. Très lucide, elle avait compris que ses adolescentes n’avaient plus autant besoin
d’elle qu’avant et qu’elles prenaient leur envol de jour en jour. Cette même lucidité lui permettait de sourire aux injections de Botox que s’infligeaient ses amies et d’être complaisante
vis-à-vis d’elle-même ; oui, elle vieillissait, mais elle ne traquait pas la ride insidieuse ou le premier cheveu blanc.
Elle ne se plaignait de rien, n’enviait personne, faisait ce qu’on lui disait de faire, continuait sa route parce que c’était comme ça …Elle ne se rebellait contre
rien, il n’y avait pas matière.
Elle avait juste envie de changer d’air, de cadre de vie et elle avait l’impression qu’en l’exprimant, elle faisait la révolution.
Curieuse cette sensation récente qu’elle avait de préférer un coup de klaxon au chant d’un oiseau, le bruit au silence. Trop d’années loin de tout ? Elle ne
vivait pas en milieu rural, c’était encore pire, elle était trop proche et trop loin à la fois, trop jeune pour se laisser mourir dans « sa banlieue » et trop vieille pour avoir des
envies perturbatrices pour l’entourage ! Etre trop ou pas assez, c’était terrible. Que fallait-il faire d’une telle dualité ? Trancher dans le vif ? Sophie ne savait pas, la
seule certitude qu’elle avait à ce moment précis de son existence, c’était qu’il fallait quitter cet endroit qui ne lui correspondait plus. Point besoin de courage pour cela, il lui suffisait de
fermer les yeux et de retrouver avec délice les odeurs, les senteurs de la rue.
C’était devenu un besoin irrépressible, physique, tripal. A chacun ses addictions : Sophie ne réclamait que l’odeur de la baguette fraîche au coin de sa rue, le
bruit du roulement de la poubelle que sort la gardienne d’immeuble, le crissement des pneus au feu rouge. Avec un certain humour et une petite dose de mauvaise foi, elle se disait prête à
esquiver les crottes de chiens qui jonchaient les trottoirs parisiens.
La révolution était en marche. Mari et enfants écoutaient interloqués ce qu’ils estimaient ressembler à des divagations de la part de leur chère épouse et
mère.
Peu importait après tout qu’ils ne comprennent pas ou fassent de la résistance, elle pouvait partir seule. Elle ne les quitterait pas complètement, ils
continueraient à vivre où bon leur semblerait et ils se verraient régulièrement. Ils n’allaient tout de même pas faire un drame pour une histoire de
bitume.
C’était dans cet état d’esprit que Sophie envisageait un retour à Paris.
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Bien entendu, pour que les choses se passent comme elle l’avait souhaité, il eût fallu compter sans les aléas de la vie…
Ce n’était tout de même pas de sa faute si son mari avait été remercié par la Société qui l’employait et si sa cadette demandait une attention ou plutôt une
surveillance de tous les instants : « comme le lait sur le feu » disait-elle en parlant de sa fille.
L’adolescente, au doux prénom de Pascaline, se délectait dans un malin plaisir à prendre le contre-pied systématique de toute forme d’éducation que tentaient de lui
transmettre ses parents. Rien de bien grave en soi, mais excédés par son comportement désinvolte et je-m’en-foutisme, Sophie et son mari avaient pris
la décision commune de ne pas entrer dans son jeu. Il n’y avait ainsi ni crises de larmes, ni grincements de dents lorsque Pascaline leur présentait l’affreux Jojo-pas –lavé- et- pas-
coiffé-la-clop-au-bec, ni lorsqu’elle décrétait du haut de ses quinze ans que jamais ô grand jamais elle ne ferait subir à ses enfants l’enfer qu’elle vivait chez elle, si tant est qu’elle ait
des enfants d’ailleurs, parce que si c’est pour en faire des chômeurs, c’est pas la peine …
Ils ne lui faisaient surtout pas le plaisir de se montrer exaspérés par son attitude.
Mais quand la chère enfant avait terminé ses litanies, force était de constater qu’au beau milieu de sa révolte adolescente, les résultats scolaires devenaient
catastrophiques.
L’enfant roi n’était pas d’actualité chez Sophie et après avoir mis en doute les grands principes de Françoise Dolto, elle tentait d’appliquer les conseils éclairés
de Marcel Ruffo qui lui semblaient plus appropriés aux ados du 21ème siècle. Mais il n’y avait pas de psychologue digne de ce nom à la maison et chacun faisait ce qu’il pouvait, sauf
peut-être Pascaline qui y mettait une sacrée dose de mauvaise volonté.
Il fut donc décidé que la charmante enfant n’avait plus comme devoir …que de faire les siens.
Annabelle, la benjamine qui n’avait que 15 mois d’écart avec son aînée rebelle, était béate devant sa sœur qu’elle trouvait « trop top » ! Et cela,
elle l’exprimait sur msn à grand renfort de LOL, de MDR et de smileys en tous genres.
Fabien, leur grand frère était militaire et parti de la maison depuis plusieurs années. Il y revenait régulièrement avec sa douce Amélie rencontrée pendant un défilé
du 14 juillet. Sophie n’éprouvait aucune nostalgie ; son fils était devenu un homme même si elle continuait à l’appeler Kiki. Ce n’était donc pas le dénommé « Kiki » qui empêchait
Sophie d’aller de l’avant dans ses prises de décision, mais plutôt les deux miss ou plus exactement cette fichue culpabilité qui n’avait de cesse de la poursuivre.
Il y avait toujours cette petite voix qui lui disait qu’il valait mieux penser aux autres avant soi. Il en allait tout de même des études de ses filles et notamment
de celles de Pascaline, alors pourquoi tout chambouler au risque de perturber ses chères têtes blondes ?
N’était-il pas futile d’imaginer un changement de cadre de vie alors qu’il y avait des priorités familiales ? N’était-elle pas totalement égoïste, cette envie
soudaine de grands magasins et d’appartement Haussmannien ?
La petite voix venait de loin, de très loin… De son enfance, de son éducation et certainement de son passage dans une des meilleures institutions catholiques de
Paris. Elle y avait vécu des moments délicieux, connu sa meilleure amie devenue depuis la marraine de Fabien-Kiki et fait des études satisfaisantes. Elle y était entrée à dix ans et plus de
trente cinq ans après, les souvenirs étaient intacts : les tabliers gris, les chaussons rouges, les fous rires, l’odeur de la craie, les tics de certains professeurs et la merveilleuse
légèreté d’une époque insouciante.
Mais il y avait aussi la confession obligatoire pour laquelle il fallait s’inventer des pêchés.
En général, Sophie avouait à voix basse qu’elle avait désobéi à ses parents et attendait l’absolution du prêtre qui venait immanquablement.
Une fois, plus téméraire qu’à l’accoutumé, elle avait décidé de confesser qu’elle avait pris de l’argent dans le porte-monnaie de sa mère pour acheter des bonbons.
C’était très excitant d’attendre la réaction de l’abbé et pour un Notre-Père de plus, rien de grave …
Acte de contrition pour acte de contrition, autant s’amuser : quel plaisir un peu plus tard de parler « garçon ».
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« Oui mon Père, j’ai pêché par pensée et par action…j’ai embrassé un garçon … avec la langue ! »
Ce jour-là, Sophie vit la grille du confessionnal s’entrouvrir, le regard juge du prêtre et le lendemain elle était convoquée dans le bureau de la Directrice.
Aujourd’hui encore, elle se souvenait plus des heures de colle que du nombre d’Ave Maria.
Et puis il y avait eu l’épisode « Heure Bleue ». Non pas l’enivrant parfum d’un célèbre parfumeur, mais le
titre du livre qui faisait scandale cette année là. Bien plantées dans leurs chaussons rouges et au garde à vous devant la surveillante générale, Sophie et ses camarades recevaient l’ordre de
n’acheter ce livre diabolique en aucun cas, faute de quoi ce serait l’exclusion immédiate.
La librairie du coin de la rue avait été dévalisée et Sophie lisait avidement sous ses couvertures : le goût de l’interdit rendait l’ouvrage délicieux alors que
l’héroïne, sans mauvais jeu de mots, vomissait sa drogue.
Aucune élève n’avait été prise en flagrant délit, mais il régnait une atmosphère de conspiration. Les filles les plus libérées –celles qui avaient des gros
seins et qui faisaient plus que leur âge- se vantaient de faire de la peinture sur soie et de sniffer du trichloréthylène. Elles prenaient des mines éthérées jusqu’à ce que l’une d’elles se fasse
renvoyer. Bien entendu, la jeune demoiselle n’avait rien fait de répressif, juste pêché par orgueil peut-être…Pascaline aurait dit qu’elle se la pétait ! Oui, LOL, Annabelle !
Quelques temps après l’épisode de « L’heure Bleue » et pendant que Sophie et sa classe se rendaient à la chapelle pour confesser leurs pêchés inventés, la Directrice leur avait demandé de faire une petite prière pour les parents de l’élève
renvoyée. Ceux-ci avaient offert à l’institution une Vierge en bronze doré que les blouses grises aux chaussons rouges étaient priées d’admirer.
Et, bien entendu, la fille aux gros seins réintégrait la classe dès le lendemain.
La gentille et douce Sophie, celle qui n’avait jamais fait de vagues, celle qui se confessait en inventant des pêchés pour faire plaisir, avait ce jour-là été saisie
d’une colère terrible contre l’injustice, ce qui lui valut l’exclusion de l’établissement.
Ses parents n’ayant ni les moyens, ni l’envie de faire don d’une Vierge ou autre figure biblique, elle n’y revint jamais.
Y avait-il un lien de cause à effet, elle portait un parfum Guerlain depuis des années, mais ce n’était pas « l’Heure Bleue ».
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CATHERINE ECOUTE