CHALEURS FUNESTES - 28/28

Publié le par catherine GENIN-PIETRI

 

 

-      Posez  ce tisonnier près de la cheminée, ordonna Paul à ses jumeaux qui se servaient des pincettes comme d’une épée, et ne faites pas de bruit, Jeanne dort !

-      Elle ronfle, s’amusa Léo. Ca fait drôle de voir son fauteuil vide, on peut le faire rouler ?

-      Cela suffit, ne touchez à rien et venez, tout le monde vous attend pour partir au Marché des Producteurs.

-      On est obligé de venir ? demanda Chloë qui avait revêtu ses voiles noirs et semblait avoir perdu son dynamisme de l’après-midi.

-      Personne n’est obligé à rien, répondit Inès.

-      Viens avec nous proposa Michel, ils vont tirer un feu d’artifice ! C’est tout à côté, tu pourras rentrer quand tu voudras.

 

D’emblée, Inès établit un lien entre le meuglement des vaches limousines et le « Mouais » indolent émit par l’adolescente ! Pas de doute, les bêtes à cornes étaient plus toniques que l’embryon satanique !

 

Le petit groupe sortit de la Grangerie en laissant derrière lui Marc et Jeanne qui après leur somme les retrouveraient peut-être pour le feu d’artifice.

Il passa devant les cours de tennis, la piscine municipale, le château d’eau et gagna la place du village déjà noire de monde. Tables et bancs étaient installés  autour de l’église, les maraîchers vantaient les produits du terroir et répondaient tant bien que mal à la demande d’une foule pressante et exigeante, d’immenses barbecues déjà allumés attendaient de recevoir saucisses et pièces de viande, la buvette tenue par Jeannot n’était accessible qu’en jouant des coudes et de grandes tentes abritaient des villageoises occupées à la confection de crêpes et de frites. Un peu plus loin, un orchestre régional se mettait en place, testait les micros, accordait les guitares.

Lulu déclara qu’elle avait envie de danser et les petits garçons se dirigèrent vers Pierrette qui remplissait des cornets de frites.

 

-      Avec de la mayo et plein de ketchup ! demandèrent-ils sans tenir compte de la moue réprobatrice de leur mère.

Les rôles étaient distribués : femmes et jeunes filles faisaient les courses, les hommes et les jumeaux étaient chargés de trouver une table libre et il fut décidé, qu’en cas de perte, le monument aux morts serait le point de ralliement !

 

Quelques melons et saucisses-frites plus tard, ils prirent place autour de la table que Tom avait la fierté d’avoir repérée. Les flon-flon de la fête qui battait son plein couvraient les voix, il fallait crier, s’époumoner pour se faire comprendre ou adopter le langage des signes ! Faim, soif, miam-miam, chaud, le vocabulaire s’amenuisait au fil du temps pour le plus grand plaisir des plus jeunes qui s’en amusaient.

« Moi-vouloir-toi » avait envie de crier Inès à la face de Paul le Magnifique qui après s’être approché des barbecues sentait la graille et suait à grosses gouttes. Contre toute attente et sous l’œil effaré de Sophie qui continuait son entreprise de séduction auprès de Michel, il se mit à faire tourner les serviettes en papier tâchées de gras, à entonner les refrains des années 80 repris par un chanteur local accompagné de son accordéon et finit par entraîner Inès pour une bourrée auvergnate suivie d’une valse musette !

Il était vivant ! Il sentait la transpiration et la mauvaise graisse, mais il était vivant ! Il fit même tournoyer Chlöe, étonnante rencontre d’Eros et de Thanatos, demanda à l’orchestre de jouer  un slow de Frédéric François et enlaça Inès sans laisser de place à la pudeur. Elle se laissa aller contre lui, aimant jusqu’à la moiteur que dégageaient leurs corps, s’abandonnant entre ses bras, indifférente aux regards des autres. D’ailleurs, personne ne prêtait attention à eux. La nuit était tombée, des guirlandes lumineuses avaient été installées, mais ils s’en éloignaient emportés par leur désir de se retrouver seuls au milieu de la foule, leur envie d’avoir envie.

 

Virginie avait-elle apporté sa caméra ? Qu’aurait filmé Claude Sautet ? Les grandes tablées affamées ? Les amants enlacés ? Peu importait, elle n’était pas Hélène des Choses de la Vie, ni Rosalie sans César, elle était Inès et tenait le première rôle entre les bras de celui qui n’était plus tout à fait un jeune premier !

 

Ils retrouvèrent leurs frites refroidies et ramollies après s’être frayés un passage difficile entre les danseurs de musette et les petits enfants qui couraient dans tous les sens. Sophie estima que l’ambiance était « délicieusement kitch » tandis qu’Inès continuait à savourer les mélodies surannées.

 

-      Fait chaud tenta d’articuler Marie. On va jusqu’au bar. Tu viens Chloë ?

-      J’arrive …

-      Mais qu’est ce que tu fais avec ce portable ? demanda Michel, c’est celui de ta mère, non ?

-      J’entends rien … Qu’est-ce que tu dis ?

-      Je dis que c’est le portable de ta mère. Tu le lui as demandé au moins ?

-      Pas grave, elle dort !

-      Mais enfin, on n’entend rien ici. Quel intérêt ?

-      J’attends des textos de Bordeaux répondit la jeune fille en haussant les épaules et en se dirigeant vers la buvette.

-      C’est quand même incroyable commença Michel.

-      Que dis-tu ? questionna Inès

-      Rien, rien, pas grave, histoire d’ados !

-      Hein ? 

-      Il dit … reprit Virginie.

-      Je sais, s’amusa Inès.

 

Elle saluait des visages connus, tentait, malgré le bruit, de répondre à ses interlocuteurs, partageait de bon cœur la liesse villageoise. Malgré la chaleur étouffante, l’air lui sembla léger, plus respirable que celui de la Grangerie.

 

Elle prenait son bol d’oxygène loin d’une pollution qui se voulait amicale.

 

Elle le savait, la fin du week-end verrait la dissolution du petit groupe. Il était temps, avant que s’installe perfidement  une désagrégation, une déliquescence bien peu éloignée. La dénaturation des relations avait eu l’effet pervers d’engendrer une pourriture, une débauche d’outrages et d’irrévérences. C’était comme si le corps d’Antoine avait été profané, comme si le blasphème et le sacrilège avait été jetés à la face d’Inès.

 

Il n’y aurait pas de morale à cette histoire, pas de sanction non plus ; le bon sens et la sagesse d’Inès suffirait à mettre fin à cette situation putride.

 

-      Jeannot vient de partir à la Grangerie voir ce qu’il peut faire pour le portail dit Caro en déposant des boissons à peine fraîches sur la table.

 

Ce cher Jeannot … C’était bien lui le plus élégant. Et Pierrette, le Père Vaujoux, la Marcelle Pont, les fidèles parmi les fidèles, huit ans de voisinage l’avaient prouvés.

 

Inès fixait le bout incandescent de sa cigarette, observait ses amis, épiait le moindre signe de remords, de gêne. Elle ne le vit pas, écrasa sa cigarette sur un papier gras et en alluma une autre.

 

Le chanteur-accordéoniste donna le coup d’envoi du feu d’artifice. On entendait des Oh, des Ah d’admiration, des applaudissements. Les fusées s’ouvraient au milieu des étoiles et diffusaient des couleurs plus somptueuses les unes que les autres.

 

-      Tu m’as fait peur, dit Inès en se retournant vers Jeannot qui tentait de prononcer des paroles inaudibles. Que se passe-t-il ?

-      Je viens de chez toi. Tu m’entends ?

-      Oui, oui et alors, ce portail ?

-      La réparation sera facile, j’ai vu ce qu’il fallait faire.

-      Merci mon Jeannot souffla-t-elle à l’oreille de son voisin. Que dis-tu ? Je n’entends rien.

 

Il attira Inès dans un endroit un peu plus calme et lui confia avoir perçu des éclats de voix annonciateurs de querelle entre Marc et Jeanne. Sa discrétion l’avait empêché de s’en mêler, mais il trouvait l’ami calédonien insultant et passablement alcoolisé. Inès appela Marc et tomba sur son répondeur, Chloë détenait le portable de sa mère et la Grangerie ne possédait pas de ligne fixe.

 

« Dix ans qu’ils ne s’adressent plus la parole ou qu’ils se disputent », songea Inès, rien de bien étonnant ; il était plus à craindre que Marc ait absorbé de l’alcool, formellement déconseillé par le médecin quelques heures plus tôt. Mais après tout, elle n’était pas sa nounou et s’il persistait à se détruire, tant pis pour lui. Inès chercha Christine des yeux, ne la vit pas, ne trouva pas Michel non plus. Elle parla de Marc et de Jeanne à Paul et ils décidèrent de terminer leur dessert avant de prévenir les compagnons de ceux restés à la Grangerie.

 

Le bouquet final provoqua une explosion de joie. Il éclata au dessus du clocher de l’église et éclaira l’assemblée comme en plein jour avant de diffuser à nouveau des gerbes d’or. L’espace d’un instant le visage de Sophie fut inondé d’une lumière vive et Inès aperçut Michel dans son sillage. Elle s’approcha de lui et l’informa de la situation. Avertie  par Paul, Christine se joignit à eux et le trio partit en direction de la Grangerie.

 

Aucun d’entre eux ne manifestait d’appréhension  particulière, mais regrettait que leur soirée fût interrompue par des « nigauderies » comme aimait à le dire le père d’Inès.

 

Ils passèrent devant le château d’eau, la piscine municipale, les courts de tennis, ouvrirent la grille, montèrent les marches du perron sans être inquiétés par les abeilles endormies et appelèrent.

 

Ils traversèrent la terrasse périgourdine, contournèrent le tulipier centenaire et appelèrent.

Le feu d’artifice continuait à déchirer le ciel tout comme la voix de Jeanne qui avait perdu toute humanité. Ses cris, ses appels étaient comme autant de coups de couteaux qui lacéraient le firmament. Ses hurlements se transformèrent peu à peu en gémissements lorsqu’elle aperçut son mari et ses deux amies. Elle rampait sur le sol du pool-house, le tisonnier dans une main, le chignon défait, le visage blême et déconfit. Elle hoquetait des mots imperceptibles qui se faisaient murmures pour devenir silences puis vociférait de plus belle.

Inès assistait impuissante à une crise de nerf que même Michel ne parvenait pas à maîtriser. Jeanne s’infligeait des coups de tisonnier, en menaçait ceux qui l’approchaient. Ses jambes endolories recevaient le choc du métal. Elle se faisait barbare, bestiale.

Elle luttait de toutes ses faibles forces, menait une bataille contre elle-même, beuglait des grossièretés, tempêtait avant de suffoquer et de libérer des mots déconcertants et inquiétants :

 

-      Il avait trop bu … Je n’ai rien pu faire … il est tombé avec le fauteuil …il voulait m’en priver pour que j’avoue qu’il ne m’avait pas poussé à Roissy … J’ai appelé … j’ai voulu le sauver … je n’ai pas pu … je n’ai pas pu !

 

Les cris de Christine se mêlèrent à ceux de Jeanne lorsqu’elle se retourna et vit le corps inanimé de Marc au fond de la piscine.

 

Inès se dit qu’il faudrait changer le liner déchiré par le fauteuil roulant et racheter un thermomètre à tête de dauphin.

 

Elle alluma une cigarette et remarqua qu’une demi- douzaine de paires d’yeux de chats la contemplait.

 

 

F I N

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