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Chers lecteurs,
Les fêtes approchent à grands pas et un bonheur n'arrivant jamais seul,
CHALEURS FUNESTES
sera publié à temps pour trouver sa place sous le sapin !
En attendant, retouvez 64,AVENUE toujours en vente.
Excellent week-end à tous !
- Posez ce tisonnier près de la cheminée, ordonna Paul à ses jumeaux qui se servaient des pincettes comme d’une épée, et ne faites pas de bruit, Jeanne dort !
- Elle ronfle, s’amusa Léo. Ca fait drôle de voir son fauteuil vide, on peut le faire rouler ?
- Cela suffit, ne touchez à rien et venez, tout le monde vous attend pour partir au Marché des Producteurs.
- On est obligé de venir ? demanda Chloë qui avait revêtu ses voiles noirs et semblait avoir perdu son dynamisme de l’après-midi.
- Personne n’est obligé à rien, répondit Inès.
- Viens avec nous proposa Michel, ils vont tirer un feu d’artifice ! C’est tout à côté, tu pourras rentrer quand tu voudras.
D’emblée, Inès établit un lien entre le meuglement des vaches limousines et le « Mouais » indolent émit par l’adolescente ! Pas de doute, les bêtes à cornes étaient plus toniques que l’embryon satanique !
Le petit groupe sortit de la Grangerie en laissant derrière lui Marc et Jeanne qui après leur somme les retrouveraient peut-être pour le feu d’artifice.
Il passa devant les cours de tennis, la piscine municipale, le château d’eau et gagna la place du village déjà noire de monde. Tables et bancs étaient installés autour de l’église, les maraîchers vantaient les produits du terroir et répondaient tant bien que mal à la demande d’une foule pressante et exigeante, d’immenses barbecues déjà allumés attendaient de recevoir saucisses et pièces de viande, la buvette tenue par Jeannot n’était accessible qu’en jouant des coudes et de grandes tentes abritaient des villageoises occupées à la confection de crêpes et de frites. Un peu plus loin, un orchestre régional se mettait en place, testait les micros, accordait les guitares.
Lulu déclara qu’elle avait envie de danser et les petits garçons se dirigèrent vers Pierrette qui remplissait des cornets de frites.
- Avec de la mayo et plein de ketchup ! demandèrent-ils sans tenir compte de la moue réprobatrice de leur mère.
Les rôles étaient distribués : femmes et jeunes filles faisaient les courses, les hommes et les jumeaux étaient chargés de trouver une table libre et il fut décidé, qu’en cas de perte, le monument aux morts serait le point de ralliement !
Quelques melons et saucisses-frites plus tard, ils prirent place autour de la table que Tom avait la fierté d’avoir repérée. Les flon-flon de la fête qui battait son plein couvraient les voix, il fallait crier, s’époumoner pour se faire comprendre ou adopter le langage des signes ! Faim, soif, miam-miam, chaud, le vocabulaire s’amenuisait au fil du temps pour le plus grand plaisir des plus jeunes qui s’en amusaient.
« Moi-vouloir-toi » avait envie de crier Inès à la face de Paul le Magnifique qui après s’être approché des barbecues sentait la graille et suait à grosses gouttes. Contre toute attente et sous l’œil effaré de Sophie qui continuait son entreprise de séduction auprès de Michel, il se mit à faire tourner les serviettes en papier tâchées de gras, à entonner les refrains des années 80 repris par un chanteur local accompagné de son accordéon et finit par entraîner Inès pour une bourrée auvergnate suivie d’une valse musette !
Il était vivant ! Il sentait la transpiration et la mauvaise graisse, mais il était vivant ! Il fit même tournoyer Chlöe, étonnante rencontre d’Eros et de Thanatos, demanda à l’orchestre de jouer un slow de Frédéric François et enlaça Inès sans laisser de place à la pudeur. Elle se laissa aller contre lui, aimant jusqu’à la moiteur que dégageaient leurs corps, s’abandonnant entre ses bras, indifférente aux regards des autres. D’ailleurs, personne ne prêtait attention à eux. La nuit était tombée, des guirlandes lumineuses avaient été installées, mais ils s’en éloignaient emportés par leur désir de se retrouver seuls au milieu de la foule, leur envie d’avoir envie.
Virginie avait-elle apporté sa caméra ? Qu’aurait filmé Claude Sautet ? Les grandes tablées affamées ? Les amants enlacés ? Peu importait, elle n’était pas Hélène des Choses de la Vie, ni Rosalie sans César, elle était Inès et tenait le première rôle entre les bras de celui qui n’était plus tout à fait un jeune premier !
Ils retrouvèrent leurs frites refroidies et ramollies après s’être frayés un passage difficile entre les danseurs de musette et les petits enfants qui couraient dans tous les sens. Sophie estima que l’ambiance était « délicieusement kitch » tandis qu’Inès continuait à savourer les mélodies surannées.
- Fait chaud tenta d’articuler Marie. On va jusqu’au bar. Tu viens Chloë ?
- J’arrive …
- Mais qu’est ce que tu fais avec ce portable ? demanda Michel, c’est celui de ta mère, non ?
- J’entends rien … Qu’est-ce que tu dis ?
- Je dis que c’est le portable de ta mère. Tu le lui as demandé au moins ?
- Pas grave, elle dort !
- Mais enfin, on n’entend rien ici. Quel intérêt ?
- J’attends des textos de Bordeaux répondit la jeune fille en haussant les épaules et en se dirigeant vers la buvette.
- C’est quand même incroyable commença Michel.
- Que dis-tu ? questionna Inès
- Rien, rien, pas grave, histoire d’ados !
- Hein ?
- Il dit … reprit Virginie.
- Je sais, s’amusa Inès.
Elle saluait des visages connus, tentait, malgré le bruit, de répondre à ses interlocuteurs, partageait de bon cœur la liesse villageoise. Malgré la chaleur étouffante, l’air lui sembla léger, plus respirable que celui de la Grangerie.
Elle prenait son bol d’oxygène loin d’une pollution qui se voulait amicale.
Elle le savait, la fin du week-end verrait la dissolution du petit groupe. Il était temps, avant que s’installe perfidement une désagrégation, une déliquescence bien peu éloignée. La dénaturation des relations avait eu l’effet pervers d’engendrer une pourriture, une débauche d’outrages et d’irrévérences. C’était comme si le corps d’Antoine avait été profané, comme si le blasphème et le sacrilège avait été jetés à la face d’Inès.
Il n’y aurait pas de morale à cette histoire, pas de sanction non plus ; le bon sens et la sagesse d’Inès suffirait à mettre fin à cette situation putride.
- Jeannot vient de partir à la Grangerie voir ce qu’il peut faire pour le portail dit Caro en déposant des boissons à peine fraîches sur la table.
Ce cher Jeannot … C’était bien lui le plus élégant. Et Pierrette, le Père Vaujoux, la Marcelle Pont, les fidèles parmi les fidèles, huit ans de voisinage l’avaient prouvés.
Inès fixait le bout incandescent de sa cigarette, observait ses amis, épiait le moindre signe de remords, de gêne. Elle ne le vit pas, écrasa sa cigarette sur un papier gras et en alluma une autre.
Le chanteur-accordéoniste donna le coup d’envoi du feu d’artifice. On entendait des Oh, des Ah d’admiration, des applaudissements. Les fusées s’ouvraient au milieu des étoiles et diffusaient des couleurs plus somptueuses les unes que les autres.
- Tu m’as fait peur, dit Inès en se retournant vers Jeannot qui tentait de prononcer des paroles inaudibles. Que se passe-t-il ?
- Je viens de chez toi. Tu m’entends ?
- Oui, oui et alors, ce portail ?
- La réparation sera facile, j’ai vu ce qu’il fallait faire.
- Merci mon Jeannot souffla-t-elle à l’oreille de son voisin. Que dis-tu ? Je n’entends rien.
Il attira Inès dans un endroit un peu plus calme et lui confia avoir perçu des éclats de voix annonciateurs de querelle entre Marc et Jeanne. Sa discrétion l’avait empêché de s’en mêler, mais il trouvait l’ami calédonien insultant et passablement alcoolisé. Inès appela Marc et tomba sur son répondeur, Chloë détenait le portable de sa mère et la Grangerie ne possédait pas de ligne fixe.
« Dix ans qu’ils ne s’adressent plus la parole ou qu’ils se disputent », songea Inès, rien de bien étonnant ; il était plus à craindre que Marc ait absorbé de l’alcool, formellement déconseillé par le médecin quelques heures plus tôt. Mais après tout, elle n’était pas sa nounou et s’il persistait à se détruire, tant pis pour lui. Inès chercha Christine des yeux, ne la vit pas, ne trouva pas Michel non plus. Elle parla de Marc et de Jeanne à Paul et ils décidèrent de terminer leur dessert avant de prévenir les compagnons de ceux restés à la Grangerie.
Le bouquet final provoqua une explosion de joie. Il éclata au dessus du clocher de l’église et éclaira l’assemblée comme en plein jour avant de diffuser à nouveau des gerbes d’or. L’espace d’un instant le visage de Sophie fut inondé d’une lumière vive et Inès aperçut Michel dans son sillage. Elle s’approcha de lui et l’informa de la situation. Avertie par Paul, Christine se joignit à eux et le trio partit en direction de la Grangerie.
Aucun d’entre eux ne manifestait d’appréhension particulière, mais regrettait que leur soirée fût interrompue par des « nigauderies » comme aimait à le dire le père d’Inès.
Ils passèrent devant le château d’eau, la piscine municipale, les courts de tennis, ouvrirent la grille, montèrent les marches du perron sans être inquiétés par les abeilles endormies et appelèrent.
Ils traversèrent la terrasse périgourdine, contournèrent le tulipier centenaire et appelèrent.
Le feu d’artifice continuait à déchirer le ciel tout comme la voix de Jeanne qui avait perdu toute humanité. Ses cris, ses appels étaient comme autant de coups de couteaux qui lacéraient le firmament. Ses hurlements se transformèrent peu à peu en gémissements lorsqu’elle aperçut son mari et ses deux amies. Elle rampait sur le sol du pool-house, le tisonnier dans une main, le chignon défait, le visage blême et déconfit. Elle hoquetait des mots imperceptibles qui se faisaient murmures pour devenir silences puis vociférait de plus belle.
Inès assistait impuissante à une crise de nerf que même Michel ne parvenait pas à maîtriser. Jeanne s’infligeait des coups de tisonnier, en menaçait ceux qui l’approchaient. Ses jambes endolories recevaient le choc du métal. Elle se faisait barbare, bestiale.
Elle luttait de toutes ses faibles forces, menait une bataille contre elle-même, beuglait des grossièretés, tempêtait avant de suffoquer et de libérer des mots déconcertants et inquiétants :
- Il avait trop bu … Je n’ai rien pu faire … il est tombé avec le fauteuil …il voulait m’en priver pour que j’avoue qu’il ne m’avait pas poussé à Roissy … J’ai appelé … j’ai voulu le sauver … je n’ai pas pu … je n’ai pas pu !
Les cris de Christine se mêlèrent à ceux de Jeanne lorsqu’elle se retourna et vit le corps inanimé de Marc au fond de la piscine.
Inès se dit qu’il faudrait changer le liner déchiré par le fauteuil roulant et racheter un thermomètre à tête de dauphin.
Elle alluma une cigarette et remarqua qu’une demi- douzaine de paires d’yeux de chats la contemplait.
F I N
Que d’altercations, de rixes, de bagarres sont nées des festins, des banquets, des souvenirs où s’échauffe l’esprit des gens qui ont trop mangé et trop bu !
Aidée par les adolescentes en mal d’activités, Inès étendait des draps de bain pour les faire sécher, débarrassait les abords de la piscine des jouets encombrants des petits enfants, tandis que la majorité des adultes était assoupie, anéantie par une chaleur devenue torpeur au fil des heures.
Pour la première fois depuis son arrivée à la Grangerie, Inès remarqua que les abeilles avaient perdu de leur vivacité depuis le milieu de l’après-midi. Les abords de la terrasse périgourdine étaient devenus silencieux, comme si les insectes aussi pouvaient être abattus, chagrinés, muets par trop de révélations en si peu de temps. Engourdie et féline, la Rouquine vint se frotter contre les chevilles d’Inès. Elle dégageait une délicieuse odeur de romarin mêlée à celle de la menthe, preuve d’une station prolongée dans la plate-bande d’herbes aromatiques !
Les graines de la vigne vierge tombaient sur les marches. Le bruit de leur chute imitait celui de la pluie lorsqu’elles venaient s’écraser sur la pierre. Certaines rebondissaient avant de rouler un peu plus loin et de former un épais tapis vert.
Assise dans l’encadrement de la porte de la cuisine, Inès passa la main dans les graines qui s’échappaient comme du sable entre ses doigts. Elle revivait des sensations enfantines, du temps où ses parents possédaient une maison de campagne ; elle tendit la main vers un géranium rouge vermillon, en arracha les pétales et les colla sur ses ongles, comme elle avait coutume de le faire 30 ans plus tôt. Un moineau audacieux s’aventura dans la cuisine et Inès se revit déverser une boîte de sel dont l’image publicitaire était celle d’une fillette vidant une salière sur la queue d’un malheureux oiseau pour le capturer. Elle caressait la Rouquine et se souvenait de son frère qui lançait le plus haut possible une pauvre chatte de gouttière répondant au nom saugrenu de Moussette pour voir si elle retombait toujours sur ses pattes comme l’affirmait la légende.
Cette même naïveté lui collait toujours à la peau !
Elle repensait aux gamins qui lui proposaient des chasses au Dahu ! La petite communauté villageoise et ses meneurs les plus espiègles n’avaient pas toujours l’occasion de renouveler ce type de farce régulièrement. Il fallait que le hasard soit favorable en ramenant dans leurs filets un « étranger », un visiteur de la ville et Inès en avait fait les frais. Elle s’était sentie stupide, ridiculisée et n’osait plus croiser le chemin de ceux qui avait profité de sa crédulité. En parlant de « nigauderie », son père avait porté le coup fatal et Inès s’était jurée de ne plus jamais faire partie du monde des victimes.
On peut imaginer que la morale que tire inévitablement toute victime d’une chasse au dahu soit assez proche de la formule de Petit Gibus dans la Guerre des Boutons : « Si j’avais su, j’aurais pas venu » ou si l’on préfère celle du Corbeau de la Fontaine qui, « honteux et confus, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus ».
La version moderne, théâtrale et cinématographique de ce comportement d’un groupe vis-à-vis d’un individu désigné comme vilain petit canard est sans doute Le Dîner de Cons !
Antoine avait-il ri à ses dépends en collectionnant les aventures ? Ses amis en avaient-ils fait autant ? Inès ne l’imaginait pas, mais peut-être était-ce une fois encore le résultat de sa candeur !
Ce qualificatif de « naïve » lui avait été attribué par certains membres de son entourage. Elle ne voulait que mettre de la couleur dans son existence, du rose comme beaucoup de petites filles, puis toute une palette qui lui permettait d’affirmer que la vie est belle.
Elle l’avait été, bien que le gris et le noir s’en fussent mêlés et elle tenait à ce qu’elle le fut encore.
Fallait-il y voir une relation avec son métier de journaliste spécialisée dans la Presse-People ? Inès parlait de hasard, de rencontres qui l’avaient amenée à un poste convoité par beaucoup de ses collaborateurs, mais force était de constater qu’elle s’évertuait à faire rêver dans les chaumières en idéalisant des êtres parfois d’une grande banalité. Elle regrettait ses débuts où le talent, les compétences étaient méritoires. Cela donnait une image digne et louable des célébrités dont elle relatait la vie. De plus en plus, elle exposait les frasques de ces mêmes célébrités appelées stars à la première occasion, colportait des ragots, divulguait des insanités, ébruitait des rumeurs dégotées dans des fonds de poubelles, répandait des traînées de souffre qui valurent quelques procès à sa rédaction.
La frontière est parfois bien ténue entre un certain rêve dévoilé et la vulgarité et rien ne gênait tant Inès que la vulgarité. C’est comme du vomi qu’on jette à la figure sans que l’on puisse l’éviter. Elle n’avait non plus aucun problème avec la nudité, mais pouvait se sentir mise à nue par un mot, un geste, un regard.
Aussi préférait-elle être labélisée candide plutôt que démoniaque ou machiavélique ! Elle ne calculait pas, n’inventoriait rien qui puisse mettre autrui en difficulté, ne se mesurait pas à ce que le bon sens ne l’autorisait pas à atteindre, mais à quarante ans, elle avait encore à apprendre la méfiance !
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Marc avait reçu une injection de cortisone sensée faire disparaître les œdèmes provoqués par les piqures d’insectes. Le médecin n’avait émis aucune inquiétude, mais donné des recommandations précises, repos et interdiction formelle d’ingurgiter de l’alcool pendant les heures à venir.
Plus que le venin des abeilles, la situation à elle seule était empoisonnée. Marc et Jeanne avaient définitivement infecté une ambiance déjà corrosive. Inès était bien décidée à ne pas se laisser contaminer, intoxiquer par la médisance et la calomnie, mais force était de reconnaître que la Grangerie toute entière empestait. Il fallait assainir, désinfecter, purifier la maison des souillures qui s’y étaient installées.
La Grangerie aussi pouvait être vénéneuse ; on pouvait s’y plaire, mais aussi s’y dessécher, s’y laisser enfermer.
Inès aurait pu demander à tout un chacun de reprendre sa voiture, de déguerpir, de regagner ses pénates, de s’éloigner d’elle à tout jamais. Elle préféra gérer la crise à sa manière. Elle conduirait les événements à sa guise, emmènerait ses hôtes et leurs arcanes où bon lui semblerait, pour une fois, elle régirait en maître sans avoir à se soucier des états d’âme des uns et des autres ; ils étaient à sa merci, ils n’auraient plus à la plaindre, à se lamenter sur son triste sort.
Never explain, never complain …
Elle s’affala plus qu’elle ne s’assit sur le nouveau canapé en rotin. Paul vint la rejoindre. Ils se taisaient. Elle alluma machinalement une cigarette et tout aussi machinalement pianota un sms à Monsieur-son-amant ; laconique, mais pas lapidaire, il exprimait sa décision de rompre une relation dépourvue d’intérêt. Elle ne l’envoya pas, elle estima que c’était secondaire, dérisoire. Elle savait qu’il n’y aurait pas de drame, pas de crise de larmes et c’était l’essentiel.
Sa priorité était d’écarter toute résurgence du passé et de jouir d’un présent dont elle se voulait actrice à part entière. Après tout, elle avait la réputation d’amuseuse, de comique, elle savait se faire vamp occasionnellement, elle laisserait les rôles de figurante et de doublure à d’autres, elle deviendrait l’unique interprète de sa vie, sans truchement, sans intermédiaire.
Les petits enfants dont le film venait de se terminer apportèrent la fraîcheur et la douceur qui faisaient cruellement défaut à ce moment précis de la journée.
- C’était bien ! déclara Lulu en sautillant.
- Oh, oui ! renchérit Tom. On peut en voir un autre ?
- Non. Venez vous baigner les garçons, dit Ilona suivie de Caro et de Marie.
- Chloë n’est pas avec vous ? demanda Inès.
- Elle est partie rejoindre ses parents, je crois que Jeanne est fatiguée répondit Marie.
Christine, Virginie et Sophie s’approchèrent du petit groupe et s’assirent sur la plage. L’épouse de Paul était sublime, vêtue d’un maillot de grand couturier, sa peau hâlée et cuivrée appelait les caresses, mais Paul le Magnifique ne leva pas les yeux.
Christine et Virginie évoquaient des recettes de cuisine et l’état de santé de Marc ne semblait guère préoccuper la future maman.
- Jeanne se sent fatiguée, dit Michel dont le dos, à nouveau courbé, laissait supposer une lassitude chronique. Je ne sais pas si je la raccompagne à l’hôtel ou …
- Faites comme vous voulez répondit Inès avec un détachement qui n’échappa pas à Virginie.
- Elle est dans le pool-house, il y fait très bon, elle est allongée sur le canapé.
- Qu’elle y reste, alors reprit Inès. Tiens, voilà Patrick, bien dormi ?
Elle avait envie de dire « Bien téléphoné ? », « Bien rigolé avec ta Pouf ? ». Elle pensait tout bas ce que Virginie avait certainement déjà exprimé, à en croire le regard assassin que son amie lança à Patrick.
Inès observait autour d’elle, tout en pelant son pauvre nez que seule une épaisse couche de crème protection 30 et le port d’un chapeau à larges bords mettaient à l’abri des attaques de l’astre solaire ! Malgré son attifement, son maillot Jeff de Bruges et ses coups de soleil, elle crut déceler une complicité touchante dans le regard de Paul.
Elle enfila sa paire de tongs à paillettes turquoise et se dirigea vers le portail que Jeannot avait abîmé avec son tracteur. Il faudrait le faire réparer, peut-être même remplacer, cela lui coûterait encore de l’argent, elle devrait écrire de nouveaux articles, trouver de nouveaux « scoops », donner aux lecteurs de son journal l’envie de s’intéresser à des vies bien pathétiques qu’elle tenterait de rendre glorieuses.
Elle pesta contre les bogues des châtaigners qui lui firent se tordre les pieds, contre son paquet de Marlboro oublié au bord de la piscine, contre elle-même dont la naïveté, la candeur, la crédulité avaient guidé la vie tout au long de ces dix dernières années, mais se félicita aussi de n’avoir cédé ni à la fourberie, ni à la colère après les révélations affligeantes et tragiques de ses amis d’autrefois.
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CATHERINE ECOUTE