64, AVENUE - 7/23
Au 64, les tensions allaient crescendo, mais n’altéraient en rien la bonne humeur de Sophie.
L’année scolaire se déroulait au rythme d’heures de colle de plus en plus nombreuses –mais cela relevait plus du concours que de véritables brimades-, de soirées parisiennes, de week-end chez les amis, de grandes joies et de petits chagrins qui jalonnent la vie d’une jeune fille de 18 ans.
Dans sa prison-école, Sophie avait rencontré Arnaud, étudiant en gestion à Dauphine et pion pour arrondir ses fins de mois.
Il surveillait les élèves pendant leurs devoirs de philo le samedi matin Boulevard Saint-Germain. Les deux jeunes gens avaient sympathisé, puis s’étaient retrouvés à un dîner chez des amis communs.
Sophie, toujours très empreinte des tabliers gris et chaussons rouges, voyait en Arnaud le symbole de l’autorité et comprenait difficilement qu’il s’intéressât à elle.
Les balbutiements de leur relation étaient presque scolaires. Sophie ne pouvait s’empêcher d’évoquer le prochain devoir de philo ou l’emploi du temps de la semaine à venir. Très vite, Arnaud mit fin à cette situation, ce qui eût pour effet de détendre la jeune fille et de faire naître entre eux un sentiment jusqu’alors inconnu par Sophie.
Elle attendait le samedi matin avec une impatience qui n’avait rien à voir avec la philosophie, mettait ce jour là un soin plus particulier à sa toilette et espérait qu’il lui adressât la parole à la sortie des cours.
Au-delà de toutes ses espérances, il avait commencé par la raccompagner jusqu’au 64, l’avait emmenée dans les lieux parisiens les plus branchés de l’époque, l’avait présentée à sa famille, à ses amis, lui avait avoué qu’il l’aimait et l’avait demandée en mariage.
Quel tourbillon pour Sophie, le tourbillon de la vie !
Dans la même année, elle avait eu son bac avec mention, connu l’amour, était sortie dans les endroits les plus chics de Paris, partie en vacances dans les îles avec Arnaud et si jeune en était déjà aux préparatifs de son futur mariage.
Cela allait un peu vite pour Sophie, mais ne l’effrayait pas. Elle était toute à son nouveau projet, ce qui ne l’empêchait pas de suivre les études qu’elle avait choisies.
Ce bonheur durait depuis deux ans lorsque les deux jeunes gens décidèrent de se fiancer. C’était important pour Sophie de rendre leur union officielle, elle avait l’impression que cela la faisait grandir. Cela changeait aussi la relation qu’elle entretenait avec ses parents. C’était une femme qui s’adressait à eux à présent, une femme qui ne chuchotait plus ses peurs d’enfant, mais qui exprimait haut et fort son envie de réussir là où ils avaient échoué.
Au fil des jours, le 64 ressemblait à un navire abandonné : son capitaine avait quitté la barre et avait pris un appartement à quelques mètres de là, le frère de Sophie l’avait accompagné.
La jeune fille partageait les 250m2 avec sa mère et la petite chienne qui ne gambadait plus et restait prostrée des journées entières à attendre le retour de son maître.
Mais il ne revint pas, sauf un jour de juin pour les fiançailles de Sophie et d’Arnaud.
Cette journée était surréaliste, elle le réaliserait des années plus tard.
Elle préparait sa future union pendant que ses parents entamaient leur procédure de divorce ;
Elle pleurait de joie pendant qu’ils se criaient leur haine, elle allait recevoir des cadeaux de mariage pendant qu’ils allaient partager les leurs.
Les temps qui suivirent furent difficiles et incompréhensibles pour Sophie .
Son père parti, n’avait de cesse de demander des nouvelles de sa mère. Quant à cette dernière, elle pleurnichait sur son sort de femme abandonnée alors qu’elle avait tout mis en œuvre pour que son mari s’en aille, se sauve, s’enfuie.
Si seulement cette séparation avait servi à les rendre heureux chacun de leur côté. Mais non, ce n’était pas l’impression qu’ils donnaient, le père de Sophie attendait le divorce de sa bien-aimée et la mère ne semblait pas satisfaite de sa relation avec son dentiste-amant.
C’était bien la peine de faire autant de vagues, le naufrage était là et bien là, le solide paquebot qu’était le 64 s’érodait peu à peu et, touché, coulé, il était à vendre.
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